Fabienne Grebert

Fabienne Grebert

La Transition énergétique, pour une vision concertée et démocratique au service des emplois de demain

J’étais à Bruxelles hier le 4 décembre dernier pour participer à une conférence intitulée « Just Transition – Investment for decent jobs in a low-carbon society » à l’invitation de la délégation Die Linke au Parlement Européen, de la Fondation Rosa Luxembourg et de transform !europe, un réseau de 29 organisations actives dans 20 pays, sur le champ de l’éducation européenne. Ce fut l’occasion pour moi de faire le point sur les limites de nos actions tant en Région Auvergne Rhône-Alpes qu’au plan national,  et de glaner quelques perspectives plus réjouissantes liées aux bonnes pratiques et aux alliances de nature à faire évoluer les politiques publiques.

 

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Comment renforcer le discours politique qui incite à soutenir une croissance soutenable et la création d’un million d’emplois pour le climat ?

 

Partout les Etats peinent à appliquer les accords de Paris et à enclencher les politiques publiques en matière de transition énergétique, susciter la création d’emplois et répondre aux propositions des ONG telle que la campagne 1 millions d’emplois.

 

En France, Pôle Emploi révèle une situation alarmante qui fait état de près de 22% de chômeurs toutes catégories confondues, si on cumule l’ensemble des inscrits.  La proportion de demandeurs d’emploi en activité réduite a augmenté de plus de 80% depuis la crise ouverte en 2008. Fin 2015, plus du tiers des 5,4 millions de demandeurs d’emploi exerçaient une activité réduite.

Globalement en Europe, les politiques d’austérité mises en place depuis la crise de 2008 ont accéléré la hausse du chômage surtout dans les pays les plus touchés par la crise comme la Grèce et l’Espagne. En France, un rapport d’ATD quart monde  chiffre à 36 milliards d’euros les pertes liées à la privation d’emplois. 

 

Pourtant la transition énergétique est créatrice d’emplois. Tous les rapports convergent. Qu’il s’agisse du rapport Quirion qui étudie l’impact sur l’emploi du scénario Negawatt et dont s’est largement inspiré la plateforme Emplois Climat, qu’il s’agisse du rapport BIzi sur les 10000 emplois climatiques dans le Pays Basque Nord, tous traduisent un solde bénéficiaire.

 

La transition est aussi synonyme d’emplois durables. La régionalisation du scénario Négawatt dans les Pays de Loire qui vise à 100% d’énergies renouvelables en 2050 nous apporte un éclairage particulièrement intéressant. Dans une Région fortement nucléarisée avec une dizaine de réacteurs, le nombre d’emplois total est équivalent dans les  2 scénarios mais on observe  une stabilité beaucoup plus importante dans le scénario 100 % ENR que dans le scénario tendanciel. Dans ce dernier apparaissent deux pics d’une dizaine d’années, correspondant à la construction de nouveaux EPR, à laquelle s’ajoutent les emplois liés à la prolongation de la durée de vie des centrales entre 2020 et 2030.  Le risque sur cette perspective pourrait se situer dans un recours à des travailleurs venus d'autres régions et qui ne vont pas s'installer durablement sur le territoire.

 

Mais la transition énergétique ne pourra se faire qu’à condition de réindustrialiser le pays. Le low carbon ne peut être synonyme de low job. Sur les millions de cellules photovoltaiques installées en Gironde. 90% d’entre elles ont été fabriquées en Chine, les 10% restant au Canada. Benjamin Denis, European Trade Union Confederation, a tenu à rappeler l'enjeu en matière de création d'emplois liés la transition énergétique, à la fabrication des équipements qui y sont nécessaires; les réservoirs d’emplois liés à la mise en œuvre et la maintenance étant insuffisants pour sécuriser les parcours des travailleurs.

 

Autre condition à la transition énergétique, c'est le développement des compétences et le nécessaire accompagnement des travailleurs dans cette transition. Il s’agit de former les ouvriers du charbon, du nucléaire à de nouveaux métiers liés aux énergies renouvelables (rénovation énergétique, réemploi, réparation, métiers en lien avec la production d’énergies renouvelables, …). Il ne peut s’agir de remettre un chèque au moment de la fermeture des mines ou des centrales nucléaires.  Il faudra sécuriser les parcours, mettre en place les dispositifs de protection sociale nécessaires à la transition.

 

 

Cette transition va donc nécessiter une consultation démocratique des partenaires sociaux et des mesures de protection face aux impacts sociaux et sur l’emploi des politiques climatiques. Cette perspective commence à se faire jour. Si les ONG comme Greenpeace ou la Fédération Nicolas Hulot peinent encore à s’associer à une mobilisation commune sur la Loi travail, par exemple, les syndicats eux commencent à adopter des motions sur le changement climatique et à en comprendre les enjeux en matière de réindustrialisation décarbonnée, de formation et de développement des compétences, et de création d’emplois durables. Le mouvement syndical s’est ainsi fait l’écho des craintes des salariés en faveur de mesures pour une transition juste, qui veille à ce que personne ne soit laissé pour compte. Il a également rappelé le nécessaire maintien des emplois dans les industries et sur les lieux de travail actuels, en exigeant une transformation industrielle décarbonnée. 

 

Comment dégager des sources de financement significatives qui répondent aux enjeux du changement climatique ?

 


Un levier pour financer un tel plan est bien évidemment de lutter contre l’évasion fiscale et de mettre un terme en aux cadeaux fiscaux faits aux entreprises qui n’ont jamais montré leur impact en matière de création d’emplois.  Les opposants aux sources d’énergie alternatives invoquent leurs coûts, mais notre actuelle dépendance énergétique aux carburants fossiles comporte des frais cachés. Que valent les 500000 morts liés à la pollution de l’Air chaque année en Europe ? Quelles sont les conséquences économiques et sanitaires de la précarité énergétique de près de 20% de la population française, 6 millions de ménages, dont les logements sont mal isolés et qui n’ont pas accès à un système performant de transport collectif... Une suppression des subventions aux énergies fossiles, comme cela été décidé dans le cadre du G20, permettrait de lever en France au moins 10 Md€ par an de recettes supplémentaires.

 L’évasion fiscale, d’autres formes de fraude fiscale comme la fraude sur la TVA, sur l’impôt sur les revenus et les sociétés amputent les finances publiques de 60 à 80 Md€  chaque année en France.

 

Pour créer 650.000 emplois dans différents secteurs de la transition écologique, la plateforme Emplois Pour le climat revient sur une étude économique pour un plan ambitieux de rénovation des bâtiments en France. Cette étude montre qu’il faudrait investir annuellement 4,7 Md€ d’argent public (ce qui mobiliserait 4,8 Md€ d’investissement par an de la part des ménages en complément des aides de l’Etat) pour passer de 500 000 rénovations ambitieuses annuelles en 2017 à 900 000 en 2020. Pour le secteur de la rénovation énergétique, il est à la fois nécessaire de conditionner les aides pour les rénovations à un niveau élevé de performance et d’augmenter les aides notamment pour les ménages en précarité énergétique, afin de les protéger, tout en augmentant la qualité et le nombre de chantiers de rénovation. Le gain pour l’Etat en termes de recettes (TVA) et économies (collecte de charges salariales et patronales) représenterait un gain d’environ 37,6 Md€, qui dépasserait donc les dépenses.

 

 Ce chantier national de rénovation énergétique concerne aussi de nombreuses copropriétés dégradées dans des quartiers populaires ; le chômage des jeunes y atteint parfois 50%, raison de plus pour les associer à ce projet.

Les économies existent. Au niveau de l’Europe, la feuille de route pour la transition bas carbone en 2050 nécessite une réactualisation des moyens financiers.  Selon un rapport de l’ONU, 3% du PIB européen serait nécessaire pour financer la transition, soit 300 à 400 Mds €/an.  La confédération européenne des syndicats a demandé la création d’un fonds de modernisation ad hoc. Il faudra se contenter des perspectives offertes par le marché de permis européen ou "European Union Emissions Trading Scheme" (EU ETS). Ce mécanisme européen d'échange de droits d'émission le plus important dans le monde permet de mettre aux enchères des droits à polluer et pourrait permettre de consacrer une partie des recettes obtenues au financement de la transition énergétique. A ce stade, seuls 2% des quotas sont fléchés au financement de la transition. Le reste est à la bonne volonté des Etats. D’autres mécaniques peuvent être mobilisées à l’instar du Fonds Social Européen qui court jusqu’en 2020 et pour lequel encore 1/3 des fonds n’a pas été dépensé. 70% des coûts liés à la création d’entreprise, à la formation sont finançables par ce dispositif. D’autres dispositifs restent inadaptés. En Espagne, la reconversion des mineurs a été financée par le fonds d’adaptation à la mondialisation, mais uniquement après la fermeture de la mine.

 

Quelles sont les meilleures pratiques en matière de transition énergétique ?

 

Si la Région Auvergne Rhône-Alpes, 2ème Région Economique de France, se livre à une stratégie qui n’a de décarbonnée que le nom, ( une politique consommatrice des ressources naturelles, des espaces agricoles, à la relance des investissements pour des autoroutes, des infrastructures routières, des aéroports régionaux, intenses en carbone et faibles en emplois), les quelques programmes qui sont développés visent d’avantage à la recherche et l’expérimentation  de nouvelles sources d’énergie comme l’hydrogène, mais dont les effets sur l’emploi et le changement climatique ne seront pas visibles à court terme.

 

Sous l’ancienne mandature, la Région Rhône-Alpes a crée un fonds d’investissement, dont elle est majoritaire. La Région a fait office d’investisseur territorial à hauteur de 9,4 M€ auprès de porteurs de projets collectifs et industriels de toutes tailles dans l’éolien, le solaire, les panneaux photovoltaïques avec un retour sur investissement d’environ 7ans et un taux de rentabilité de 7,5% en moyenne. Ces résultats encourageants ont incité d’autres initiatives régionales en Aquitaine, dans les Pays de Loire, en Franche Comté, en PACA… Les perspectives sont nombreuses et correspondent à un vrai besoin des territoires.

 

En Espagne, la Mairie de Barcelone a créé une entreprise publique de distribution d’énergie. La Fundacio L’Alternativa dessine les contours d’une transition énergétique avec une boite à outils qui offre des clés pour l’autosuffisance énergétique municipale, la participation citoyenne, la lutte contre la pauvreté énergétique.

 

De nombreuses collectivités ont statué sur l’arrêt des relations commerciales avec des  banques qui renoncent à soutenir le développement des énergies fossiles. C’est le sens de l’amendement au budget de la Région Auvergne Rhône-Alpes qui a été porté la semaine dernière par Corinne Morel Darleux lors de la dernière assemblée plénière. Mais la majorité en place s’en est affranchi. Ailleurs d’autres collectivités ont déjà  transposé cette proposition et orienter le positionnement des partenaires financiers. Le Conseil de la ville de Paris, la région Île-de-France, le département de la Gironde. Selon le réseau 350.org, plus de 30 collectivités françaises ont récemment rejoint l’initiative – Saint-Denis, Lille, Bordeaux, Dijon, Rennes… mais aussi la London School of Economics qui va désinvestir 138 millions d’euros des compagnies travaillant dans le charbon ou les sables bitumineux.

 

 

Où sont les autres points de blocage ?

Ce ne sont ni les besoins des sociétés, ni les moyens financiers mais l’absence de volonté politique qui expliquent les défaillances des états et de l’Europe en matière de transition énergétique.Nous aurons besoin d’une rénégociation des traités européens pour inscrire l’enjeu de transition énergétique dans les fondements institutionnels de l’Europe et pour lever les financements publics à un chantier de telle ampleur.

 Partout en Europe, le dialogue , la concertation et l’alliance de la société civile, des ONG et des syndicats est de nature à pousser l’émergence d’un nouveau traité, d’un mode de gouvernance démocratique qu’aucun gouvernement n’a jusqu’alors explicitement formalisé et présenté.

 

 

 Sources: emplois-climat.fr -https://bizimugi.eu/wp-content/uploads/2015/04/Version-provisoire-emplois-climatiques-PB-nord.pdf

 



04/12/2017
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